RETRAITE DES FEMMES EN AFRIQUE : 4 DEFIS QU’ON TAIT

Le téléphone portable indique dix-sept heures sur son écran. Le soleil décline lentement sur le marché, et la chaleur du jour commence enfin à retomber. Rokia glisse l’argent de sa recette d’arachides, pièce après pièce, dans la poche de son tablier. Ses doigts connaissent ce geste par cœur : elle le répète depuis trente-deux ans. Autour d’elle, les étals ralentissent, les vendeuses s’éventent, les jeunes filles rient en comptant la recette de leur après-midi. Rokia, elle, ne rit pas aujourd’hui. Elle vient de croiser son reflet dans la vitre d’une boutique climatisée, et pour la première fois, elle s’est trouvée vieille. Cinquante-huit ans. Dans deux ans ou plus, la « retraite ». Mais quelle retraite ? Elle n’a jamais eu de fiche de paie. Personne ne lui a jamais parlé de pension. Et cette question, qui monte du fond de son ventre comme une eau froide, elle n’ose la dire à personne : « Et moi, qui s’occupera de moi ? »

Si cette question vous serre le cœur, restez avec moi. Parce qu’aujourd’hui, nous allons oser nommer ce que trop de femmes portent en silence. Et surtout, nous allons voir comment le retourner en force.

Ce dont on ne parle jamais à voix haute

Commençons par la vérité. Toute la vérité, même quand elle dérange.

La première chose que personne n’ose dire, c’est que la femme africaine a souvent passé sa vie à travailler sans jamais être payée pour sa retraite. Les années passées à élever les enfants, à soigner les vieux parents, à tenir la maison pendant que l’autre partait « chercher » — ce sont des années de travail réel, intense, épuisant. Mais aucune caisse de retraite ne compte ces années-là. On ne cotise pas pour avoir bercé un nourrisson à trois heures du matin.

La deuxième vérité, c’est que la plupart d’entre nous travaillent dans l’informel : Vendeuse au marché, couturière, coiffeuse, revendeuse de pagnes, restauratrice de rue ou porte-faix , entre autres. Un travail bien réel, qui nourrit des familles entières. Mais un travail invisible aux yeux du système. Pas de bulletin de salaire, pas de pension automatique à soixante ans.

La troisième vérité est plus dure encore, et je vais la dire quand même : les femmes vivent plus longtemps. En moyenne, plusieurs années de plus que les hommes. Cela veut dire une retraite plus longue à financer… et bien souvent, une fin de vie traversée seule. Le veuvage, dans beaucoup de nos sociétés, ne signifie pas seulement le deuil. Il signifie parfois perdre l’accès à la parcelle, à la maison, aux économies du foyer, du jour au lendemain, parce que « ce n’était pas à son nom ».

Et la quatrième, celle qui se murmure entre sœurs mais jamais devant les hommes : cette petite phrase qu’on nous répète depuis l’enfance. « Ne t’inquiète pas, ton mari s’en occupera. » Ou plus tard : « Tes fils te garderont. » C’est peut-être vrai. Souvent, c’est vrai, et Dieu merci. Mais construire toute sa vieillesse sur le « peut-être » de quelqu’un d’autre, c’est bâtir sa maison sur le sable.

Je sais. C’est beaucoup. Si vous vous êtes reconnue dans une de ces lignes, votre poitrine s’est peut-être serrée. Respirez. Parce que voici ce que je veux que vous reteniez avant tout le reste : aucun de ces défis n’est une fatalité. Ce ne sont pas des murs. Ce sont des portes qui grincent — et une porte qui grince, ça s’ouvre.

Dede, ou la femme qui a décidé de ne pas attendre

Laissez-moi vous présenter Dede. À quarante-cinq ans, revendeuse de tissus à Lomé, elle a entendu la même petite voix froide que Rokia. Mais elle, elle a choisi de lui répondre.

Elle n’avait pas plus d’argent que les autres. Ce qu’elle avait, c’était une décision. Elle a commencé par un geste tout simple : chaque soir, avant même de payer quoi que ce soit d’autre, elle mettait de côté une petite part de sa recette. Pas une somme fixe — une part. Les bons jours, un peu plus ; les jours creux, un peu moins. Mais elle mettait toujours quelque chose. C’est sa tirelire à elle. À son nom à elle.

Aujourd’hui, Dede a soixante et un ans. Elle possède deux parcelles, une petite maison qu’elle loue, et une place respectée dans sa tontine de femmes. Ses enfants l’aiment et la visitent — non pas parce qu’elle a besoin d’eux pour survivre, mais parce qu’elle est libre de les recevoir la tête haute. Quand on lui demande son secret, elle sourit et répond une seule chose : « Je n’ai pas attendu qu’on s’occupe de moi. Je me suis occupée de moi. »

Fermez les yeux un instant. Imaginez que ce soit vous, dans dix ou quinze ans. Une femme qui n’a besoin de personne pour se sentir en sécurité. Qui donne au lieu de demander. Qui vieillit sans peur. Ce n’est pas un rêve réservé aux autres. C’est un chemin. Et le premier pas se fait aujourd’hui.

Comment retourner chaque défi en force

Alors, comment fait-on ? Reprenons nos vérités, une à une, et regardons-les se retourner.

Ce travail invisible de toute une vie, on lui redonne enfin sa valeur par un seul geste : sa propre épargne, à son propre nom. C’est le geste fondateur. Pas dans le compte du mari, pas dans la caisse commune du ménage — votre tirelire, votre nom, votre décision. Même si elle est modeste. Faites comme Dede : la méthode de la part, jamais de la somme fixe. Prélevez un pourcentage de chaque entrée d’argent — dix pour cent si vous le pouvez, cinq si c’est plus prudent — et faites-le avant toute autre dépense. On n’épargne pas ce qui reste ; on dépense ce qui reste une fois qu’on a épargné.

Contre le travail informel qui n’ouvre droit à aucune pension, la réponse existe déjà — nos grand-mères l’ont inventée bien avant nous : la tontine. Ce qu’elles pratiquaient par pur instinct de solidarité, faites-en un véritable outil de retraite. Rejoignez-en une sérieuse, régulière, entre femmes de confiance ou aller vers une structure de microfinance crédible. Et surtout, ne laissez pas fondre ce que vous en retirez : dirigez-le vers un bien qui dure — une parcelle, une activité, un capital qui travaille pour vous pendant que vous dormez.

Le veuvage et ses injustices d’héritage, on les désamorce en pleine lumière, de son vivant : mettez les choses à votre nom. Une parcelle, un titre, un livret — quelque chose qui vous appartienne clairement, que personne ne pourra vous contester le jour venu. Renseignez-vous sur vos droits. Parlez-en ouvertement, en famille, sans gêne. Une femme qui connaît ses droits n’est jamais tout à fait démunie.

Et cette vie plus longue qui nous faisait si peur ? Elle devient notre plus belle alliée. Car plus on plante tôt, plus l’arbre a le temps de grandir. Chaque année gagnée cesse d’être une année de plus à redouter : elle devient une année de plus pour que la petite part mise de côté se transforme, lentement, patiemment, en ombre véritable.

Reste la fameuse phrase — « ton mari s’en occupera ». On ne la rejette pas ; on l’agrandit. On la transforme en : « Nous nous en occupons ensemble, et moi aussi, je m’en occupe. » L’autonomie d’une femme n’affaiblit pas son foyer : elle le rend plus solide. Un ménage où les deux savent prévoir, gérer, épargner, c’est un ménage qui traverse les tempêtes debout.

Et n’oubliez jamais les trois pieds du tabouret dont nous parlons si souvent ici : les finances, bien sûr, mais aussi la santé et le sens. Entretenez votre corps pour qu’il dure aussi longtemps que vos économies. Gardez un projet, une raison de vous lever le matin — un commerce, un jardin, un savoir à transmettre. Une femme qui a un but ne vieillit pas vraiment : elle mûrit.

Le mot de la sage

Quand j’ai raconté l’histoire de Rokia à Maman Bintou, la doyenne de notre quartier, elle a posé sa main ridée sur la mienne et elle a dit, de sa voix tranquille : « Mon fils, celle qui plante son propre manguier ne mendie jamais l’ombre des autres. »

Voilà. Tout est là.

Reprenons la poche du tablier de Rokia

Retournons au marché, à cette fin d’après-midi où le soleil décline, à Rokia et la poche de son tablier. Ces pièces qu’elle y glisse une à une, elle a toujours cru qu’elles ne servaient qu’à tenir jusqu’au lendemain. Mais imaginez qu’à partir d’aujourd’hui, une seule d’entre elles prenne un autre chemin. Pas vers la dépense — vers sa tirelire. À son nom. Un manguier planté un jour, puis un autre, puis un autre encore.

Dans quelques années ans, quand viendra la « retraite », Rokia ne se demandera peut-être plus qui s’occupera d’elle. Elle saura la réponse. Elle l’aura écrite elle-même, pièce après pièce, dans la bourse de sa dignité.

Ce chemin est ouvert à chacune de vous. Il ne demande pas d’être riche. Il demande de décider.


Et vous ? Quel est le premier « défi qu’on n’ose jamais nommer » que vous reconnaissez dans votre propre histoire ? Écrivez-le en commentaire, même en un mot. Nommer un défi à voix haute, c’est déjà commencer à le vaincre. Et vous ne serez pas seule à le lire : d’autres femmes se reconnaîtront dans vos mots.

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