UNE RETRAITE, UN CHOIX, UN DÉBAT FAMILIAL ENTRE ADO

Chaque voyage est le rêve d’une nouvelle naissance

Jean Rouyer

Adolescents en discussion sur le retour

Dans le petit salon bien rangé d’une maison de Bamako, une conversation peu ordinaire animait un après-midi tranquille. Assis sur le grand tapis aux motifs africains, trois adolescents, Vivi, 16 ans, Espoir, 14 ans, et Yvon,12 ans, venaient d’apprendre une surprenante nouvelle. Cette information chamboulait leur univers : leur père, enseignant respecté, actuellement en préretraite à 58 ans, avait décidé de quitter le Mali pour rentrer s’installer à Cotonou, leur ville natale au Bénin. Il compte y passer sa retraite en compagnie de leur mère.

Un lourd silence avait d’abord envahi la pièce, suivi de regards croisés et hésitants. Puis, comme souvent dans les grandes décisions familiales, les langues se sont déliées. Et c’est là que la magie du dialogue familial a pris forme — une discussion sincère, argumentée, parfois émotive, mais surtout révélatrice de la complexité des choix de vie quand ils impliquent toute une famille.

Le choc de la nouvelle

« Comment ils peuvent nous faire ça maintenant ? » s’écria Espoir, visiblement contrarié. « On est en plein milieu de l’année scolaire, on a nos amis ici, nos habitudes. Et puis Bamako, c’est chez nous maintenant ! »

Yvon, du haut de ses 12 ans, hocha la tête. « Moi, j’ai mes meilleurs copains ici. Je joue au foot tous les mercredis avec Youssouf, Lassana et Thierry. Ce n’est pas juste de devoir tout recommencer ailleurs. »

Le ton était donné : le principal reproche des garçons portait sur l’interruption de leur scolarité et la rupture sociale que ce déménagement impliquerait. Une rupture affective plus qu’administrative. Ils ne parlaient pas tant d’école que de l’univers familier qu’ils devraient laisser derrière eux.

Vivi, l’aînée, plus posée et réfléchie, les écoutait avec attention, puis prit la parole d’un ton calme mais ferme. « Je comprends votre peine. Moi aussi j’ai mes copines ici. Mais Papa a ses raisons. Ce n’est pas facile de décider de quitter un pays après tant d’années. Par ailleurs, je précise que ce sera à la fin de l’année scolaire que nous partirons »

Une retraite motivée par la sécurité

Car derrière cette décision, il y avait plus que la nostalgie du pays natal. Le père, enseignant depuis plus de 30 ans dans différents établissements du Mali, s’était montré de plus en plus inquiet face à l’instabilité sécuritaire dans certaines régions. Même si Bamako reste relativement calme, les tensions persistantes et l’insécurité croissante dans le pays le poussaient à envisager un retour plus tôt que prévu.

« Il veut nous protéger », insista Vivi. « Il dit que c’est mieux d’aller vivre dans un environnement plus stable. Et au Bénin, on a la maison familiale. Là-bas, on pourra être entourés de nos oncles, tantes et cousins. »

Espoir leva les yeux au ciel. « Mais on a aussi notre vie ici. Et puis le programme scolaire n’est pas le même. On risque de devoir redoubler ou recommencer certaines matières. »

« Ce sera un ajustement, c’est vrai… » reconnut Yvon, un peu moins catégorique que son frère. « Mais au moins on sera au Bénin. J’ai toujours rêvé de voir souvent la mer à Cotonou. Et puis la chaleur y est plus douce qu’ici. »

Entre ruptures et reconnections

La discussion prit alors un autre tournant. Espoir et Yvon commencèrent à nuancer leur opposition. L’idée de vivre en terre natale, de se reconnecter avec leur culture béninoise, de retrouver des membres de la famille qu’ils ne voyaient qu’occasionnellement lors des vacances, devenait peu à peu plus acceptable.

« C’est vrai que j’aimerais bien passer plus de temps avec Grand-mère », admit Espoir. « Elle nous raconte toujours plein d’histoires sur notre village. Elle dit que là-bas, on est des « fils du pays ». »

« Et puis ici, on est toujours des étrangers », ajouta Yvon, pensif. « Même si on est bien intégrés à l’école, il y a toujours des gens pour te rappeler que tu n’es pas né ici. »

Le regard de Vivi s’adoucit. « Exactement. Ce retour, ce n’est pas juste pour Papa. C’est aussi pour nous. On va peut-être découvrir un nouveau mode de vie, plus proche de nos racines. »

Le devoir de transmission

Vivi poursuivit, comme portée par une conviction plus profonde. « Et Papa… Il a travaillé toute sa vie ici. Il a formé des générations d’élèves. Il a donné le meilleur de lui-même au Mali. Mais maintenant, il est temps pour lui de rentrer chez lui. Il dit souvent que le savoir, c’est fait pour être partagé. Là-bas, au Bénin, il pourra encore intervenir dans des communications, faire du soutien scolaire, aider les jeunes enseignants. »

Elle marqua une pause avant d’ajouter : « Il dit que quand on a reçu, il faut savoir redonner. Et moi, je pense qu’il a raison. »

Même Espoir, d’habitude plus frondeur, ne put s’empêcher d’acquiescer. « Il est super fort en maths, Papa. Il m’a tout appris pour réussir mes contrôles. Je suis sûr que des jeunes au Bénin ont besoin d’un prof comme lui. »

Une transition à construire ensemble

La conversation ne s’est pas terminée dans une complète adhésion, ni dans une opposition farouche. Mais ce qui était évident, c’est que cette famille était en train de coconstruire sa transition. Les enfants, bien que jeunes, étaient considérés comme des interlocuteurs valables. Et cela faisait toute la différence.

« Moi je propose qu’on garde le contact avec nos amis ici par WhatsApp ou Messenger », suggéra Yvon. « Et on pourra revenir les voir pendant les vacances, si possible. »

« Oui, et avec l’accord de papa et maman, on pourra visiter quelques camarades à Bamako avant de partir. Comme ça, on pourra choisir celui ou celle qui nous plaît le plus », ajouta Vivi avec un sourire.

Une décision, un dialogue, une famille

Ce dialogue familial, bien que simple dans sa forme, soulignait une vérité essentielle : toutes les grandes décisions sont plus faciles à vivre quand elles sont partagées. Dans cette maison de Bamako, ce jour-là, un père n’était pas seul dans sa décision de retraite. Ses enfants aussi, à leur manière, devenaient co-acteurs de ce tournant de vie.

Certes, le retour à Cotonou ne serait pas sans douleur ni adaptation. Il y aurait des au-revoir difficiles, des ajustements scolaires, des repères à reconstruire. Mais il y aurait aussi des retrouvailles, des découvertes, une chaleur familiale, et peut-être même un nouveau souffle identitaire pour ces adolescents. Comme l’a si bien résumé Vivi : « Ce n’est pas juste un départ. C’est un retour. »

Et vous, chers lecteurs et lectrices, que pensez-vous de cette décision ?

Est-il préférable de privilégier la stabilité familiale et culturelle dans le pays natal, ou faut-il plutôt maintenir le cap dans un pays d’accueil où l’on a construit sa vie ?
Comment, selon vous, faut-il impliquer les enfants dans ce type de décision familiale ?
Dites-le-nous en commentaire. Votre avis compte et pourrait éclairer d’autres familles dans une situation similaire.

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