Un homme peut gravir le Mont Everest, pour lui-même. Mais au sommet, il plantera le drapeau de son pays
Margaret Thatcher

Le soleil descend lentement sur Johannesburg, il est 18h30. La ville s’agite encore, mais dans le bar du quartier de Rosebank, deux hommes échangent tranquillement à voix posée, les verres posés devant eux. Ce sont Kazadi et Mulumba, deux Congolais installés de longue date en Afrique du Sud. L’un est cadre dans une banque internationale tandis que l’autre s’occupe comme un technicien supérieur dans le secteur du bâtiment. Ils sont à la veille d’une étape cruciale de leur vie : la retraite.
Et cette conversation improvisée autour d’un verre de vin sud-africain et de bière prend vite l’allure d’un moment de vérité. Car derrière les rires complices et les souvenirs d’années de dur labeur se cache une interrogation existentielle: où vivre sa retraite quand on est Africain ayant bâti sa vie loin de sa terre natale ?
Deux parcours, une même diaspora
Kazadi, 59 ans, a cette élégance sobre qu’affichent ceux qui ont appris à naviguer dans les codes d’un monde rigide. Il porte une chemise parfaitement repassée et une montre discrète mais coûteuse. Il a regard vif derrière des lunettes rectangulaires. Après plus de 30 ans passés dans le secteur bancaire, dont 20 à Johannesburg, il voit venir la retraite avec sérénité. Il a beaucoup travaillé, investi intelligemment, et surtout, il a bâti une belle villa à Kinshasa, dans le quartier huppé de Ma Campagne. Elle l’attend, comme un rêve entretenu patiemment.
Face à lui, Mulumba, 58 ans, est plus détendu, plus direct aussi. Son métier de technicien l’a amené à arpenter les chantiers, résoudre les imprévus, négocier avec la réalité brute. Il vit en Afrique du Sud depuis près de 25 ans. Trois enfants, une épouse dynamique qui gère un petit commerce local, et une vie bien intégrée dans le tissu sud-africain.
« La xénophobie fatigue l’âme » – Kazadi
Kazadi ouvre la conversation sur une note grave :
« Frère, tu sais, même après tout ce temps ici, je sens toujours ce regard méfiant, ce rejet. La xénophobie, ce n’est pas juste une insulte ou un regard. C’est une ambiance, une douleur latente. »
Il fait référence aux tensions qui ressurgissent régulièrement en Afrique du Sud, où de nombreux immigrés africains – notamment Congolais, Nigérians, Zimbabwéens – sont victimes de violences, souvent attisées par le chômage, la pauvreté, et des discours politiques opportunistes.
« Tu travailles, tu paies tes impôts, tu élèves tes enfants, mais tu restes l’étranger. »
Ce malaise, Kazadi le porte depuis longtemps. Il s’est toujours dit qu’un jour, il retournerait chez lui, à Kinshasa. Pas seulement pour fuir un rejet diffus, mais aussi pour transmettre ses connaissances aux compatriotes. Il parle avec émotion de son projet : partager son expérience dans une école de formation, accompagner des jeunes dans la gestion financière, peut-être même monter un cabinet de conseil.
« Je ne veux pas juste me reposer. Je veux être utile chez moi. Là-bas, on a besoin de nous. »
« Mais ici, c’est ma vie aussi » – Mulumba
Mulumba hoche la tête en signe de compréhension. Il a lui aussi vécu ces tensions, ces violences. Mais son regard est plus nuancé :
« C’est vrai, frère. On n’est jamais pleinement accepté ici. Mais moi, j’ai appris à vivre avec ça. Ce n’est pas plus facile ailleurs. Chez nous aussi, il y a la jalousie, les tensions familiales, les mauvaises surprises. »
Il évoque avec réalisme ce que vivent de nombreux Congolais de la diaspora qui rentrent au pays : attentes exagérées de la famille, instabilité politique, coupures d’électricité, corruption administrative, sécurité fragile…
« Et puis ici, mes enfants sont nés, ils sont à l’université. Ma femme a son affaire. On a nos repères. Je me suis battu pour ça. Pourquoi tout quitter ? »
Mulumba ne se voit pas rentrer à Kinshasa de manière définitive. Il prévoit plutôt des allers-retours, surtout pendant les vacances, et quand la situation sécuritaire se stabilisera davantage. Pour lui, l’Afrique du Sud, malgré ses imperfections, reste une terre d’opportunité.
« Franchement, même à la retraite, je peux encore bosser ici. Il y a des chantiers, des projets. Et puis ça garde l’esprit jeune. »
Deux visions légitimes d’un même rêve
La conversation s’échauffe légèrement, non pas dans le ton, mais dans la densité des arguments. Ce qui frappe, c’est que ni Kazadi ni Mulumba ne condamne l’autre. Au contraire, chacun comprend les motivations de son frère, même s’il suit un autre chemin.
Kazadi insiste sur le besoin de retour aux sources :
« Ce n’est pas juste une affaire de confort ou d’économie. C’est spirituel. C’est la terre de mes ancêtres. J’ai envie d’entendre le lingala dans les rues, de manger un bon pondu sous mon manguier. »
Il parle avec nostalgie de ses souvenirs d’enfance, de l’odeur de la pluie sur la terre rouge, des soirées à discuter avec les voisins.
Mulumba, lui, reste ancré dans le pragmatisme du présent :
« Frère, moi, ce que je veux, c’est que mes enfants aient une bonne éducation. Que je puisse aller à l’hôpital sans supplier. Que mon épargne tienne debout. Et ça, ici, j’y arrive. »
Il n’exclut pas de retourner un jour. Mais pour lui, ce n’est pas encore l’heure. Il préfère consolider ce qu’il a bâti, ne pas courir le risque de perdre sa stabilité.
Un dilemme africain moderne
Cette conversation entre Kazadi et Mulumba cristallise un dilemme que vivent des millions d’Africains de la diaspora intracontinentale : rester dans un pays d’accueil souvent plus stable économiquement, mais socialement difficile, ou retourner dans le pays natal avec son lot de nostalgie, de défis, et d’incertitudes.
C’est une tension entre deux réalités :
– Le rêve du retour, porté par la mémoire, les racines, l’envie de contribution.
– Le poids du présent, avec ses contraintes, ses sécurités, ses routines installées.
Et derrière ce dilemme, une même vérité : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision. Il y a seulement des choix personnels, façonnés par les parcours, les familles, les projets de chacun.
Que nous enseigne leur échange ?
Ce qui est profondément inspirant dans cette discussion entre Kazadi et Mulumba, c’est leur capacité à dialoguer sans juger. À s’écouter vraiment. À comprendre que même si leurs choix sont différents, leur quête est la même : vivre une retraite paisible, utile, et digne.
Ils incarnent la sagesse d’une génération de bâtisseurs, celle qui a connu l’exil, l’adaptation, la reconstruction loin de chez elle. Une génération qui, aujourd’hui, cherche à récolter les fruits de son labeur, sans renier ni son passé ni son présent.
Et vous, qu’en pensez-vous ?
Chers lecteurs, chères lectrices, cette conversation soulève une question universelle : où est notre véritable chez-nous ?
Kazadi choisit de rentrer à Kinshasa, porté par ses racines et le désir de partager son savoir.
Mulumba reste en Afrique du Sud, attaché à la stabilité et à l’avenir de ses enfants.
Et vous, si vous étiez à leur place, que feriez-vous ?
Seriez-vous Kazadi, le retourneur au pays, bâtisseur de ponts entre générations ?
Ou seriez-vous Mulumba, le stabilisateur, ancré dans le présent, préparant l’avenir là où il a bâti sa vie ?