LA RETRAITE LUMINEUSE D’UNE FEMME TISSEE DE COURAGE ET DE KENTE

Le kente n’est pas seulement porté, il est vécu.

Adage Ghanéen

« On ne cache pas un beau pagne, on le porte fièrement »

Proverbe africain

Commerçante dans sa boutique de Kente/Illustratif

Comment une retraitée d’Accra a bâti un empire du kente

À première vue, rien ne destinait Essi, aujourd’hui âgée de 60 ans, à devenir une entrepreneure reconnue au Ghana et au-delà.
Pendant plus de trente ans, elle a mené une carrière stable dans une grande société commerciale d’Accra, Kingsway, où elle gérait les relations clients et les stocks de produits importés.
Mais au fond d’elle, brûlait depuis toujours une autre passion : celle du kente, ce tissu royal aux couleurs éclatantes, symbole vivant de l’identité et de la dignité ghanéennes.

Alors qu’elle approchait de la retraite, Essi a choisi de ne pas voir cette étape comme une fin, mais comme le début d’une nouvelle aventure.
Aujourd’hui, quatre ans après avoir quitté son poste, elle gère un commerce florissant de kente qu’elle a commencé humblement, cinq ans auparavant, dans un petit local du quartier animé d’Osu.
Et de ce petit point de départ est née une véritable success story à la ghanéenne — tissée de courage, de discipline et d’amour familial.

Une passion ancienne devenue vocation

« J’ai toujours aimé le kente, confie-t-elle avec un sourire paisible. Depuis ma jeunesse, j’étais fascinée par ses motifs, ses couleurs et sa symbolique. »
Quand elle travaillait encore, elle achetait souvent des pagnes pour ses collègues ou ses amies.
Elle connaissait les tisserands, les marchés, les tissus authentiques.
Mais tout cela restait un plaisir du week-end, une passion intime qu’elle nourrissait discrètement, sans jamais imaginer qu’un jour, elle en ferait son métier.

En 2019, alors que sa retraite approchait, Essi ressentit un vide intérieur : « Je ne voulais pas devenir une femme qui reste à la maison sans rien faire. J’avais besoin d’un projet qui me motive chaque matin. »
C’est alors qu’elle décide d’investir une partie de ses économies dans quelques rouleaux de kente, soigneusement choisis auprès des meilleurs tisserands d’Agotime Kpetoe, berceau local du kente traditionnel.

Elle loue un petit espace dans un centre commercial du milieu et commence à vendre, seule, quelques pièces à des clientes fidèles.
Rapidement, le bouche-à-oreille fait son œuvre.
Les commandes affluent. Les mariées, les associations culturelles, les artistes… tous veulent du kente de Essi.

Du métier d’employée au métier d’artisane du bonheur

Passer d’un emploi stable à une aventure commerciale n’a pas été facile.
Les premiers mois, Essi a dû tout apprendre : la gestion du stock, les prix, les relations avec les artisans, le transport des marchandises.
Mais sa longue expérience dans le commerce l’a aidée à faire les bons choix.

« Ce que j’ai appris à mon ancien poste — la rigueur, le respect des délais, la satisfaction du client — m’a énormément servi dans mon entreprise. »

Son secret ? La discipline.
Elle arrive chaque matin vers 7 h 30 dans sa boutique, organise ses étals, photographie les nouvelles pièces, communique sur les réseaux sociaux et prépare les commandes à expédier vers Abidjan ou Lomé.
Les jours de grande affluence, elle reçoit jusqu’à trente clients, souvent des femmes venues chercher des pagnes pour des cérémonies, des fêtes traditionnelles ou des événements religieux.

Une aventure familiale tissée à quatre mains

Mais la vraie force de Essi, c’est sa famille.
Ses quatre enfants l’accompagnent dans cette aventure et ont fait de son commerce un projet collectif.

  • Yaaba, 23 ans, étudiante en gestion à l’Université d’Achimota au Ghana, s’occupe de la comptabilité et des relations clients.
  • Kwaku, 21 ans, étudiant en pharmacie, aide à la logistique et à la gestion des commandes en ligne.
  • Kobena et Abena, les jumeaux de 19 ans, jouent un rôle clé : le premier gère les livraisons locales et les publications sur les réseaux sociaux, tandis que sa sœur, encore en terminale, s’occupe de la vitrine et du contact direct avec les clientes, à ses temps libres.

« Je voulais que mes enfants comprennent la valeur du travail et l’importance de créer quelque chose de concret, explique Essi. Travailler ensemble nous rapproche. »

Les samedis, la boutique devient un lieu vivant et chaleureux.
Certains des enfants viennent aider leur mère, ajustent les tissus sur les mannequins et accueillent les clients.
Parfois, la famille déjeune sur place, partage un repas de kenke ou de jollof rice dans la bonne humeur.
Chaque sourire, chaque vente, chaque client satisfait est une petite victoire partagée.

 Du Ghana à la diaspora : le kente voyage

Grâce à la réputation grandissante de son travail, les affaires de Essi ont franchi les frontières.
D’abord en Côte d’Ivoire et au Togo, où elle compte plusieurs revendeuses fidèles.
Puis plus loin encore : des commandes régulières viennent de la diaspora ghanéenne à Londres, Paris, New York et Toronto.

« J’adore recevoir des photos de clientes portant mes kente à des mariages à Londres ou des festivals à Paris, raconte-t-elle. C’est comme si un peu du Ghana voyageait avec elles. »

Pour faciliter les ventes à l’international, ses enfants l’ont aidée à créer un compte Instagram et une page Facebook dédiés à sa marque.
En quelques mois, ces pages ont attiré des centaines de followers, séduits par l’authenticité et la beauté de ses produits.

Aujourd’hui, elle prépare même une collection spéciale pour les designers africains de la diaspora.
« J’aime collaborer avec des stylistes qui modernisent le kente, sans trahir sa symbolique », confie-t-elle.

Les défis d’une retraitée entrepreneure

Comme tout entrepreneur, Essi a rencontré des obstacles.
Les fluctuations des prix du coton, les retards de livraison, les taxes dans la chaine d’approvisionnement ou frais de transport, les clients impatients…
Mais elle ne se laisse pas décourager.

« Dans le commerce, il faut de la patience et du courage. Ce n’est pas tous les jours facile, mais c’est gratifiant. Je me sens utile, active et vivante. »

Certains de ses amis retraités s’étonnent encore de son énergie.
Beaucoup, fatigués après leur carrière, préfèrent se reposer.
Mais elle leur répond toujours avec bienveillance :

« Le repos, c’est bon… mais trop de repos, c’est la mort du rêve. »

Pour elle, la retraite n’est pas une pause, mais une renaissance.

Une leçon d’inspiration pour toutes et tous

L’histoire de Essi inspire de plus en plus de femmes, au Ghana et ailleurs.
Elle participe régulièrement à des rencontres d’entrepreneures, où elle partage son parcours.
Elle y raconte comment, avec un petit capital et beaucoup de détermination, elle a su bâtir une entreprise prospère.

Son message est simple et puissant :

« Ce n’est jamais trop tard pour commencer. Même après 50 ou 60 ans, on peut entreprendre, apprendre, réussir. »

Elle encourage particulièrement les femmes à utiliser leurs compétences acquises pendant leur carrière pour créer quelque chose de nouveau.
Pour elle, l’expérience professionnelle est un trésor que beaucoup ignorent.
« Tout ce que j’ai appris dans ma vie de salariée me sert aujourd’hui : la rigueur, la communication et la gestion. »

Et elle ajoute souvent, en riant :

« La différence, c’est que maintenant, je travaille pour moi. Et c’est bien plus motivant ! »

Le symbole du kente : plus qu’un tissu, une philosophie

Pour Essi, le kente n’est pas seulement un produit à vendre.
C’est un symbole fort.
Chaque motif raconte une histoire : la sagesse, la bravoure, la patience et la gratitude…
Elle explique volontiers à ses clientes la signification de leurs choix de motifs et de couleurs.

« Quand une femme porte du kente, elle porte une partie de notre histoire, une fierté africaine. »

Cette approche culturelle et émotionnelle a fait toute la différence.
Ses clientes ne viennent pas seulement acheter un tissu : elles viennent vivre une expérience.
Et c’est là que réside la véritable magie de son commerce.

Une retraite active et heureuse

Aujourd’hui, Essi dit vivre « sa meilleure vie ».
Son commerce la garde jeune, entourée, et connectée au monde.
Elle se sent utile, fière et respectée.
Grâce à ses revenus, elle subvient aux besoins de ses enfants, finance leurs études et soutient même certains parents âgés dans son village natal. Elle rêve désormais d’ouvrir une grande boutique-atelier à Accra, où les clients pourraient voir sur place comment le kente est tissé, du fil brut jusqu’au tissu final.
« Ce serait une façon de valoriser nos artisans et d’enseigner aux jeunes la beauté de ce métier. »

Le fil doré de la sagesse

L’histoire de Essi est celle d’une femme qui n’a pas attendu que la vie lui dicte son rythme.
Elle a choisi, tissé, et bâti son propre motif — à l’image du kente qu’elle chérit.
Sa vie nous enseigne que le courage et la passion peuvent transformer la retraite en une aventure pleine de sens.

À 60 ans, elle incarne la femme africaine moderne : enracinée dans la tradition, ouverte sur le monde, indépendante et inspirante.

« Tant que tes mains peuvent créer et ton cœur rêver, la retraite n’est qu’un nouveau départ. »


Et votre avis ?

Si vous étiez à la place de Essi, quelle passion ou savoir-faire aimeriez-vous transformer en projet après la retraite ?
Que tisseriez-vous de nouveau dans le grand tissu de votre vie ?
Partagez vos réflexions — car chaque histoire, comme chaque kente, mérite d’être tissée et transmise.

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