L’arbre ne meurt pas quand il donne ses fruits, il vit à travers sa descendance
Proverbe ghanéen

L’enseignante qui a semé de « Bons Grains » à Lomé
Il y a des histoires qui réconcilient avec la vie, des parcours qui rappellent que la retraite n’est pas une fin, mais une renaissance.
L’histoire d’Akuélé, 63 ans, en est une éclatante illustration.
Ancienne conseillère pédagogique dans l’Éducation nationale togolaise, elle aurait pu se contenter de profiter d’un repos bien mérité après plus de trente ans de carrière. Mais le destin – ou plutôt un revers inattendu – l’a poussée à écrire un nouveau chapitre de sa vie, plus vibrant encore que le précédent.
Quand une épreuve devient une source d’opportunité
C’était il y a huit ans. Abalo, son mari, cadre dans une entreprise de la place, perd soudain son emploi.
Un choc pour le couple. Les factures s’accumulent, les enfants Toyi et Naka sont encore en train d’aider leurs propres familles, et la retraite d’Akuélé n’est pas encore effective.
Beaucoup auraient cédé à la panique. Mais pas elle.
Assise un soir dans le salon de leur maison du quartier Adidogomé à Lomé, Akuélé confie à Abalo :
— « Et si on créait notre propre école ? Nous avons tout ce qu’il faut : l’expérience, l’amour des enfants, et surtout la foi. »
Cette phrase allait changer leur vie.
D’abord, il y eut l’incrédulité. Monter une école ? Sans capital important ? Avec un mari au chômage et une retraite encore à venir ?
Mais Akuélé, forte de ses années de pédagogie, savait qu’elle pouvait bâtir quelque chose de solide, même à petite échelle.
Elle commença à aménager une salle de classe sur leur terrain annexé à leur maison en classe pilote, avec à peine douze élèves la première année.
C’était le début de l’aventure de l’école « Bons Grains ».
Des débuts modestes, mais porteurs d’espérance
Le nom de l’école n’a pas été choisi au hasard.
Pour Akuélé, chaque enfant est une graine qui, bien plantée, peut produire des fruits exceptionnels.
Elle voulait une école où les valeurs, la rigueur et la bienveillance seraient les piliers de la formation.
Au début, Abalo s’occupait de la gestion administrative pendant qu’elle supervisait l’enseignement et le suivi pédagogique de l’enseignant volontaire qu’elle avait engagé.
Les journées étaient longues, les revenus encore incertains, mais leur détermination était plus forte que tout.
— « Ce n’était pas facile, se souvient Akuélé. Nous avions parfois du mal à payer les salaires des deux premiers instituteurs, les deux premières années. Mais je me disais toujours : les bons grains finissent toujours par pousser. »
Et elle avait raison.
Car en trois ans, la réputation de l’école commença à grandir. Les parents d’élèves du quartier et d’ailleurs, impressionnés par la qualité de l’enseignement et la discipline des enfants, commencèrent à recommander l’établissement.
Une école devenue référence à Lomé
Aujourd’hui, huit ans plus tard, « Bons Grains » est l’une des écoles les plus respectées de son quartier.
Chaque année, les élèves de CM2 affichent un taux de réussite de 100 % à l’examen de fin de cycle primaire.
Mieux encore, plusieurs d’entre eux figurent régulièrement parmi les meilleurs lauréats du secteur.
— « Quand je vois mes élèves réussir, devenir les fiertés de leurs parents, je sens que ma mission continue même après ma retraite », dit-elle, un sourire empreint de tendresse au coin des lèvres.
Cette réussite n’est pas le fruit du hasard.
Akuélé a su bâtir une véritable culture d’excellence, où chaque enseignant est motivé, formé et valorisé.
Elle organise régulièrement des ateliers de perfectionnement pédagogique et veille à ce que chaque classe soit bien équipée.
Des revenus au service de la qualité et de la solidarité
Contrairement à beaucoup d’entrepreneurs qui cherchent d’abord le profit, Akuélé a toujours considéré le revenu comme un moyen, pas une fin.
Dès que les bénéfices ont commencé à croître, elle a investi non pas dans le luxe, mais dans l’amélioration des infrastructures : de nouvelles salles de classe, une petite bibliothèque, un espace de jeux pour les plus jeunes, et même un petit laboratoire de sciences pour les élèves de CM1 et CM2.
Mais ce n’est pas tout.
Les revenus de l’école servent aussi à améliorer les conditions de vie du personnel : primes, formations, et même soutien social pour les enseignants en difficulté.
— « Une école ne se construit pas seule. Elle se construit avec des gens heureux de travailler pour un but noble », aime-t-elle répéter.
Et son sens du partage dépasse les murs de l’école.
Avec Abalo, elle soutient des familles démunies du quartier, notamment à la rentrée scolaire, en offrant des fournitures pour certains enfants méritants.
Elle aide aussi ses enfants, Toyi et Naka, à mieux subvenir aux besoins de ses quatre petits-enfants.
L’art de concilier expérience, foi et innovation
Ce qui frappe chez Akuélé, c’est sa capacité à allier la sagesse de l’expérience et la modernité des méthodes.
Elle n’est pas du genre à rester figée dans le passé.
Malgré son âge, elle utilise volontiers les outils numériques pour suivre les résultats des élèves et communiquer avec les parents.
Elle encourage ses enseignants à innover, à rendre les cours vivants, à utiliser des supports visuels et des jeux éducatifs.
— « Nos enfants apprennent mieux quand on parle leur langage », dit-elle souvent.
Deux fois par an, elle organise aussi des journées pédagogiques ouvertes où les parents assistent à des démonstrations de cours, des sketchs, des concours de dictée, ou encore des expositions d’objets fabriqués par les élèves.
Ces moments renforcent le lien entre famille et école, et font de « Bons Grains » une véritable communauté d’apprentissage.
Une retraite active, épanouie et exemplaire
Trois ans après sa retraite officielle, Akuélé est une femme comblée.
Non seulement elle s’est assurée une stabilité financière, mais elle vit aussi une retraite pleine de sens.
— « Je me sens utile. Quand je vois la reconnaissance des parents, la joie des enfants, je me dis que j’ai bien fait de ne pas rester inactive. »
Elle confie parfois qu’elle ne s’attendait pas à un tel succès.
Ce projet, né d’une difficulté, est devenu une source d’épanouissement, un modèle de résilience féminine et entrepreneuriale.
Et autour d’elle, de nombreuses femmes retraitées viennent chercher conseil, inspirées par son exemple.
L’impact social d’une vision simple
Ce que « Bons Grains » a semé dépasse les simples résultats scolaires.
L’école a changé la dynamique du quartier.
Les parents y voient un modèle d’éducation équilibré, alliant rigueur académique, discipline, mais aussi valeurs morales et spirituelles.
Plusieurs anciens élèves, aujourd’hui au collège, reviennent souvent rendre visite à « Maman Akuélé » pour la remercier.
— « Vous m’avez appris à croire en moi », lui a dit un jour un ancien élève devenu boursier dans un grand lycée de Lomé.
Ce jour-là, Akuélé a pleuré. Pas de tristesse, mais de gratitude.
Une leçon de vie : semer, c’est croire
Dans une Afrique où la retraite est parfois synonyme de repli ou d’oubli, Akuélé incarne une autre vision : celle de la retraite active, utile et épanouissante.
Elle montre que la vie professionnelle n’est pas une ligne droite qui se termine brutalement, mais un cycle de transmission.
— « Quand j’ai fondé cette école, je n’avais pas d’ambition démesurée. Je voulais simplement que des enfants puissent apprendre dans un environnement sain, entourés d’amour et de discipline. Aujourd’hui, je vois que le nom ‘Bons Grains’ n’était pas un hasard. »
Cette phrase résume tout.
Akuélé a semé avec foi, arrosé avec patience, et récolté avec gratitude.
Ce que nous pouvons apprendre d’Akuélé
L’histoire d’Akuélé nous rappelle plusieurs vérités puissantes :
- L’expérience n’a pas d’âge d’expiration.
À 55 ans, elle a osé créer une école. À 63 ans, elle la dirige encore avec la même énergie qu’une jeune entrepreneure. - Les crises sont souvent des opportunités déguisées.
Le licenciement de son mari a été le catalyseur d’une belle aventure éducative. - L’impact compte plus que le profit.
Akuélé a utilisé ses revenus non pour s’enrichir personnellement, mais pour enrichir la vie des autres.
La retraite peut être un tremplin.
Pour qui sait écouter son cœur, elle peut devenir la plus belle période de réalisation personnelle.
Un héritage vivant
Aujourd’hui, Akuélé rêve d’agrandir encore son école et d’ouvrir, à moyen terme, un collège « Bons Grains » pour accompagner ses élèves plus loin.
Abalo, son fidèle compagnon, continue de s’occuper de la partie administrative.
Le couple est devenu un symbole de complémentarité et de courage à Lomé.
Dans son bureau décoré de photos de promotion et de dessins d’enfants, Akuélé médite souvent sur le chemin parcouru.
Elle aime dire :
— « Ce que j’ai semé dans le cœur des enfants, personne ne peut le voler. »
Et vous, que semez-vous aujourd’hui ?
Chaque jour, des retraités comme Akuélé rappellent qu’il n’est jamais trop tard pour entreprendre, pour transmettre, pour bâtir quelque chose de durable.
L’école « Bons Grains » n’est pas seulement une institution : c’est le reflet d’une vie de dévouement, un jardin d’espérance où germent les futurs citoyens de demain.
Et vous, si vous étiez à la place d’Akuélé, quelle graine choisiriez-vous de semer après votre retraite ?