Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras
Marie-Louise Eteki-Otabela

Un midi de printemps à Lille, la terrasse d’un petit restaurant typiquement français, avec ses nappes à carreaux et ses effluves de cuisine mijotée, accueille deux frères africains pour un déjeuner aux airs de retrouvailles. Abalo, 62 ans, un pré-retraité des transports en commun de la région lilloise, a invité son frère cadet Dossou, de passage en France, pour discuter d’un sujet qui lui trotte dans la tête depuis plusieurs mois : retourner vivre définitivement en Afrique.
Le soleil perce entre les nuages, les passants flânent en savourant les premiers rayons doux du Nord, mais à cette table, le climat est à la réflexion, au questionnement et aux choix de vie cruciaux. C’est une de ces discussions qui changent une destinée ou du moins qui redessinent les contours de la vieillesse. Et ce jour-là, les deux frères ne mâchent pas leurs mots.
J’ai marre de cette vie !
Abalo prend une bouchée de son plat et fixe son frère droit dans les yeux.
« Tu sais, Dossou, j’ai marre de cette vie ici. Ce métro-boulot-dodo me déprime. Travailler, courir, payer des charges, vivre dans un immeuble impersonnel. Tout ça se vit loin de la chaleur humaine de chez nous… J’ai eu la sage idée et chance de construire une belle maison au pays. Et je me dis que c’est là-bas que je dois finir mes jours. »
Dossou, 58 ans, resté vivre en Afrique et commerçant aguerri entre Lomé et Abidjan, ne semble pas surpris. Il pose sa fourchette, essuie ses lèvres, et lui répond calmement.
« Je comprends ton ras-le-bol. Mais tu sais aussi que ce n’est plus l’Afrique d’il y a 20 ans. L’insécurité, l’instabilité, les coupures d’électricité, les jalousies dans la famille… Ce n’est pas une retraite paisible que tu vas devoir vivre là-bas. C’est un autre combat. Compare mûrement ce défi à relever au pays à celui auquel tu es déjà habitué ici, avant de concrétiser ton projet .»
Le poids des rêves, la morsure du réel
Abalo soupire longuement.
« Pourtant, j’y pense chaque jour. J’ai mis de l’argent, du cœur et de l’espoir dans cette maison. Une villa avec une véranda, un petit jardin, des manguiers, une adduction d’eau, des souvenirs… C’est plus qu’un bien immobilier. C’est un symbole, Dossou. Une revanche sur la vie, sur la distance, sur l’exil. »
Mais Dossou est direct, comme toujours.
« Oui, mais à quoi bon cette revanche si tu finis isolé ? Là-bas, tu n’auras pas tes enfants, ni tes petits-enfants. Tu ne pourras pas aller les chercher à l’école, ni fêter leurs anniversaires. Et si tu tombes malade ? »
Abalo ne répond pas tout de suite. Il fixe son verre, pensif. Il a toujours idéalisé ce retour, comme tant d’autres de sa génération. Un retour triomphal, avec la dignité d’un homme accompli. Mais derrière ce rêve, Dossou soulève des vérités que la nostalgie ne peut pas balayer.
La famille au pays: soutien ou fardeau ?
Dossou insiste sur un point souvent tabou : la jalousie dans la famille.
« Tu sais très bien qu’ils t’aiment. Mais ils te voient aussi comme ‘le Français’. Le riche de la famille. Tu reviendras avec ta pension, ta voiture, ton air de blanc… Et certains t’attendront au tournant. Tu veux vraiment passer ta retraite à gérer des tensions, des demandes, des accusations ? ».
Abalo grimace. Il a déjà eu un avant-goût de ces dynamiques lors de ses derniers séjours au pays. Des cousins soudainement présents, des sollicitations incessantes, des sourires parfois intéressés.
« Je voulais aider, Dossou, pas me sentir pris au piège.»
L’appel des racines… et celui du cœur
Le repas touche à sa fin. Le café arrive, fumant et corsé. Le moment est venu de trancher. Abalo, toujours indécis, laisse parler son cœur.
« Tu sais, Dossou, je veux bien admettre que tu as raison sur beaucoup de points. Mais moi aussi, j’ai mes raisons. Je veux la paix. Mais peut-être que je la trouverai mieux ici, à côté de mes enfants, que là-bas au milieu des tensions. »
Il regarde son frère et sourit.
« Et si je faisais autrement ? Je reste en France, je profite de mes petits-enfants, et chaque année, on passe un ou deux mois dans ma villa. Quand je n’y suis pas, je la mets en location. Ça me fera un revenu. Et je pourrai toujours en envoyer un peu au pays pour aider quand il le faut. Pas tout, pas n’importe comment. Mais avec mesure. »
Dossou lève son verre en signe d’approbation.
« Là, tu parles comme un sage. C’est un bon compromis. Tu gardes un pied là-bas, mais tu ne t’y enterres pas vivant. »
Une décision réfléchie
En quittant le restaurant, les deux frères marchent côte à côte dans les ruelles pavées de Lille. Le ciel s’éclaircit, comme l’esprit d’Abalo. Il sait qu’il n’a pas renoncé à son rêve, il l’a juste ajusté à la suggestion de son frère. Il a transformé une idée en un projet concret, équilibré et réaliste.
Il ne s’exile pas, il tisse des ponts
La maison en Afrique ne sera pas son exil doré, mais un havre temporaire, partagé avec ses enfants et ses petits-enfants, et une source de revenus quand elle est inoccupée. Ainsi, il garde vivante sa connexion au pays, tout en s’entourant de ceux qu’il aime le plus.
Et vous, chers lecteurs et lectrices ?
Que pensez-vous de la décision d’Abalo ? A-t-il bien fait de ne pas repartir vivre définitivement en Afrique, au risque de regrets ? Ou aurait-il dû suivre son rêve jusqu’au bout, malgré les obstacles ? Et Dossou, est-il trop prudent ou simplement lucide ?
Et si vous connaissez quelqu’un dans la même situation, partagez-lui cet article. Car bien souvent, un simple déjeuner entre frères peut semer les graines d’un choix de vie plus sage.
À très bientôt pour une nouvelle histoire de vie, de choix, et de liens entre deux mondes. Votre blogueur engagé, dans l’esprit de retraite, du voyage et de la réflexion.