Il est cinq heures quarante du matin. Baba est assis sur un banc en ciment, dans la cour de l’hôpital, une ordonnance pliée en quatre entre les doigts. L’odeur d’eau de javel monte du couloir, un ventilateur brasse l’air tiède au-dessus du guichet encore fermé, et derrière lui une femme berce un enfant qui tousse. Baba compte ses billets pour la troisième fois. Il sait déjà que le compte n’y sera pas — et il sait ce qu’il va devoir faire en sortant : appeler le monsieur qui, depuis deux ans, lui propose de racheter sa parcelle.
Baba a soixante-trois ans, et il n’était pas un imprudent. Il avait sa parcelle. Il avait fini sa tontine. Il avait calculé, feuille par feuille, ce qu’il lui faudrait chaque mois pour le riz, l’électricité, le transport et la scolarité du dernier.
Il avait tout prévu, sauf la ligne qu’il n’a jamais écrite : la santé.

La ligne que personne n’inscrit dans son plan de retraite
Nous provisionnons ce que nous savons voir venir. Le loyer, la nourriture, les cérémonies, les enfants — des dépenses qui ont un visage et une date. La santé, elle, n’a pas de visage. Tant que le corps tient, elle ne coûte presque rien. Alors on ne l’inscrit pas, et on se dit qu’on verra bien.
Le problème, c’est qu’à partir de la soixantaine, deux courbes se croisent en silence. Les revenus baissent : la pension arrive, plus petite que le salaire, parfois avec des mois de retard. Les besoins de santé, eux, montent. Tension, diabète, vue, articulations, dents. Rien de dramatique pris isolément — mais ce sont des dépenses qui ne s’arrêtent plus.
Et au moment précis où le corps demande davantage, beaucoup d’entre nous perdent la couverture santé de l’employeur. Le jour du départ, la carte qui vous protégeait depuis vingt ans devient un bout de plastique inutile.
Voilà où Baba s’est retrouvé. Pas ruiné par une catastrophe. Ruiné par une addition — et par le seul bien qu’il pouvait vendre vite.
Ce que la santé coûte vraiment après 60 ans
Regardons les chiffres calmement. Dans la plupart de nos villes, un traitement quotidien pour l’hypertension ou le diabète représente, à titre indicatif, entre 10 000 et 30 000 FCFA par mois — soit 120 000 à 360 000 FCFA par an, tous les ans. Ajoutez des lunettes, quelques soins dentaires, deux ou trois consultations spécialisées, des analyses. Et si un jour il faut une hospitalisation sérieuse, la facture peut atteindre plusieurs centaines de milliers de francs, parfois davantage.
Je sais ce que ces montants provoquent quand on les lit d’un coup. Une petite crispation dans le ventre. Alors respirez, car voici l’autre moitié de la vérité : ces sommes ne tombent pas d’un seul bloc. Elles s’étalent sur vingt ou trente ans. Réparties mois par mois, provisionnées à l’avance, elles redeviennent une ligne de budget ordinaire.
Ce qui ruine les familles, ce n’est presque jamais le montant. C’est la surprise : devoir trouver 400 000 FCFA en trois jours, et brader une parcelle qui devait durer vingt ans.
Une dépense prévue n’est pas une dépense qui ruine. Trois gestes suffisent à la rendre prévue.
Geste n° 1 : ouvrir la tirelire santé
Vous vous souvenez peut-être des deux tirelires dont nous avons déjà parlé — celles que nos mères appelaient les canaris. La première, celle du lissage, dans laquelle on puise quand les revenus sont irréguliers. La seconde, celle du trésor des vieux jours, à laquelle on ne touche jamais.
Il en faut une troisième, plus petite, mais strictement séparée des deux autres : la tirelire santé.
Dede l’a ouverte trois ans avant son départ. Secrétaire d’administration, elle n’a jamais gagné de fortunes. Mais un matin, en accompagnant sa sœur aînée à l’hôpital, elle a vu ce que Baba verrait quatre ans plus tard : une femme qui compte ses billets sur un banc. Elle est rentrée chez elle, a ouvert un compte à part dans une caisse d’épargne, et a inscrit une règle unique sur la première page de son cahier : ce compte ne sert qu’au corps.
Sa méthode tient dans une décision simple : un pourcentage, jamais une somme. Chaque mois, 10 % de ce qui entre partait dans la tirelire santé, avant tout le reste. Certains mois cela faisait 8 000 FCFA, d’autres 25 000 ; le pourcentage, lui, ne bougeait pas. Une fois à la retraite, elle est passée à 12 %, parce qu’un corps de soixante-cinq ans coûte plus cher qu’un corps de cinquante — et parce que les soins, eux aussi, augmentent chaque année. Elle relit son cahier une fois par an et ajuste d’un point si nécessaire.
Elle s’était fixé un plancher avant de souffler : trois mois de budget familial complet, dormant sur ce compte, réservés aux urgences médicales. Elle a mis dix-neuf mois à l’atteindre. Le jour où elle y est arrivée, elle m’a dit qu’elle avait dormi différemment.
Deux détails, en chemin, lui ont évité les erreurs classiques. Le premier : elle a compté deux corps, pas un. On provisionne pour soi, et c’est le conjoint qui tombe malade le premier — puis, si l’un part, l’autre reste, souvent seul, avec les mêmes besoins. Le second, celui dont personne ne parle : elle a désigné sa fille comme seconde signataire et écrit noir sur blanc à quoi ce compte servait. Une épargne santé sert justement le jour où c’est vous qui êtes allongé ; un compte bloqué trois semaines le temps d’une procuration, c’est un compte qui n’existe pas.
Et elle a prévu ce qu’aucune facture ne montre : le transport jusqu’au centre de soins, le repas de l’accompagnant, les jours où la fille aînée ne va pas au marché parce qu’elle veille sa mère.
Dede a eu son alerte cardiaque il y a deux ans. Elle a payé, elle est rentrée chez elle, et sa parcelle est toujours à son nom.
Votre pas cette semaine : ouvrez un compte distinct, choisissez votre pourcentage, et faites le premier versement — même petit.
Geste n° 2 : se couvrir avant, jamais après
Il y a une phrase que Maman Bintou répète aux jeunes retraités qui viennent s’asseoir sous son manguier, et je ne l’ai jamais oubliée :
« On ne creuse pas le puits le jour de la soif. Le jour de la soif, on n’a plus la force de creuser. »
C’est toute la logique de la couverture santé. Une mutuelle, une assurance maladie, un régime national d’assurance universelle là où il existe : tous obéissent au même principe. Plus vous souscrivez tôt, moins vous payez, et moins on vous exclut. Après un certain âge, ou après un premier diagnostic, les portes se ferment ou les cotisations doublent.
Si l’assurance formelle reste hors de portée, l’Afrique a déjà inventé sa réponse : la solidarité organisée. Le groupe de Fatou l’a fait — une tontine dont la caisse ne sort que pour la maladie, avec trois signataires et un cahier. Ce n’est pas un placement, c’est un filet. Et un filet vaut mieux que le vide.
Votre pas ce mois-ci : comparez trois offres autour de vous — les associations professionnelles et les coopératives en proposent souvent. Vérifiez que votre conjoint peut y être rattaché, et lisez deux lignes avant de signer : les maladies préexistantes et le délai de carence. Ce sont elles qui décideront si vous êtes vraiment couvert le jour venu.
Geste n° 3 : entretenir le capital qui porte tous les autres
Reste le geste le plus simple, et curieusement le plus difficile à tenir.
Théophile marche quarante minutes chaque matin, avant que le soleil ne devienne dur. Il a réduit le sel et le sucre, il fait contrôler sa tension et sa glycémie une fois par an, et il va chez le dentiste avant d’avoir mal. Cela ne lui coûte presque rien.
Faites le calcul avec moi : un bilan annuel — tension, glycémie, vue, dents — coûte une fraction de ce que coûte une seule complication non détectée. Aucun bien immobilier, aucune tontine, aucun gramme d’or ne vous rendra jamais ce rendement-là.
Votre corps est le premier capital de votre retraite. C’est même le seul dont dépendent tous les autres : si la santé tient, la parcelle reste à vous.
Votre pas aujourd’hui : fixez la date de votre prochain bilan, et trouvez la personne avec qui vous marcherez. Seul, on arrête au bout de trois jours.
Et les enfants dans tout cela ?
Ils seront là, oui. Beaucoup paieront, et ils le feront avec amour. Mais posez-vous la question honnêtement : voulez-vous que votre fils choisisse entre votre ordonnance et la scolarité de sa fille ?
Provisionner sa santé, ce n’est pas se méfier de ses enfants. C’est refuser de leur transmettre une dette à la place d’un héritage. C’est rester, jusqu’au bout, celui qui donne.
Baba, lui, a vendu. Pas la parcelle entière : la moitié, celle de devant, à un prix qu’il n’aurait jamais accepté un an plus tôt.
Il a mis huit mois à s’en remettre. Puis il a fait, avec ce qui restait, les trois gestes qu’il n’avait pas faits : un compte qu’il appelle « le compte du corps » et où part 12 % de sa pension, la mutuelle de son ancienne association professionnelle, et trente minutes de marche chaque matin avec son voisin — Théophile, justement. Il a commencé tard. Il a commencé quand même, et la moitié qui reste ne partira pas.
Dede, elle, n’a jamais eu à passer ce coup de téléphone. La seule différence entre eux tient en trois gestes et en quelques années d’avance.
C’est tout ce que je veux vous dire aujourd’hui : ce budget n’est pas une menace, c’est une ligne. Une seule ligne à ajouter, ce mois-ci, dans votre plan.
Dites-moi en commentaire : avez-vous déjà une ligne « santé » dans votre budget retraite — et si oui, quel pourcentage y consacrez-vous ? Vos réponses aideront d’autres lecteurs à trouver leur propre chiffre.