Vous ne partiriez jamais en voyage sans connaître la distance à parcourir. Alors pourquoi partez-vous vers la retraite sans connaître la vôtre ?
Rokia a les doigts qui glissent sur sa calculatrice depuis vingt ans.
Comptable dans une entreprise de BTP à Abidjan, elle sait chiffrer un chantier au franc près. Elle connaît le prix du ciment, celui de la main-d’œuvre, celui des imprévus qu’on provisionne toujours « juste au cas où ». Ses tableaux Excel sont impeccables. Ses prévisions sont presque toujours respectées.
Un soir, en sortant du bureau, une collègue lui lance, presque en plaisantant :
« Toi qui es si bonne en chiffres… c’est quoi, ton objectif pour ta retraite ? Combien il te faut ? »
Rokia ouvre la bouche. Rien ne sort.
Elle qui budgétise des chantiers de plusieurs centaines de millions n’a jamais posé ce calcul-là. Pas une fois. Pour elle-même.
Ce soir-là, en rentrant, une question la poursuit, insistante comme une chanson qu’on n’arrive pas à chasser de sa tête : comment ai-je pu passer vingt ans à calculer pour les autres, sans jamais calculer pour moi ?
Peut-être que cette question vous poursuit vous aussi, en ce moment même.
Le flou fait plus mal que le chiffre
Voici un paradoxe que j’observe depuis des années, en lisant vos messages.
Un chiffre précis, même élevé, rassure. Un flou, même léger, ronge.
Pourquoi ? Parce qu’un chiffre se découpe en étapes. Il devient une carte, un itinéraire, un projet qu’on peut avancer pas à pas. Le flou, lui, ne se découpe jamais. Il reste une ombre permanente — impossible à combattre, puisqu’on ignore contre quoi on se bat.
Wend-Yam, l’enseignante de Ouagadougou dont nous avons déjà parlé, l’a appris à ses dépens. Ce qui l’a fait le plus souffrir, cette fameuse nuit sans sommeil à 52 ans, ce n’est pas d’avoir découvert un écart financier. C’est d’avoir vécu vingt-cinq années sans jamais avoir posé les vrais chiffres sur le papier.
Le jour où elle l’a fait — même douloureux — elle a enfin pu agir. Parce qu’on ne peut jamais agir contre une ombre. On agit seulement contre un chiffre.
Alors éteignons l’ombre, ensemble, ce soir.
Votre GPS retraite, en 5 étapes
Imaginez que votre retraite soit une destination sur une carte. Pour l’atteindre sereinement, un GPS a besoin de trois informations : où vous êtes, où vous allez, et la distance qui sépare les deux. Rien de plus.
Voici comment Rokia a fini par poser les siennes — et comment vous pouvez poser les vôtres, ce soir, avec une feuille et vingt minutes de vérité.
Où vous allez — vos dépenses futures. À la retraite, vos dépenses ne restent pas identiques à celles d’aujourd’hui. Elles baissent naturellement : plus de transport quotidien, des enfants souvent devenus indépendants, un train de vie qui se simplifie. La règle courante : comptez environ 70 à 80 % de vos dépenses mensuelles actuelles. Rokia, qui dépense 300 000 francs par mois, a estimé son besoin futur à 220 000 francs — logement fini de payer, mais ligne santé volontairement renforcée.
Ce que vous avez déjà — votre pension estimée. Renseignez-vous auprès de votre caisse de retraite pour une estimation, même approximative. Si vous êtes dans le secteur informel sans pension prévue, ce chiffre est simplement zéro — ce n’est pas une catastrophe, c’est une information, comme les autres. Rokia, avec vingt ans de cotisations, obtient 90 000 francs.
La distance qui reste — votre écart mensuel. Dépenses futures moins pension future. Pour Rokia : 220 000 − 90 000 = 130 000 francs CFA par mois à trouver ailleurs. C’est ce chiffre-là, et lui seul, qu’il faudra combler.
La durée du voyage — vos années de retraite. Voici l’étape que presque personne ne fait, et qui change pourtant tout. Si vous partez à 60 ans et vivez, comme c’est statistiquement probable, jusqu’à 82 ou 85 ans, vous avez 20 à 25 années de retraite devant vous. Pas cinq. Pas dix. Vingt à vingt-cinq années de vie à financer.
En multipliant l’écart mensuel de Rokia par 12 mois, puis par 22 ans : 130 000 × 12 × 22 = 34 320 000 francs CFA.
Respirez. On y arrive, à la partie qui rassure vraiment. Ce grand chiffre n’est pas un mur. C’est une carte routière.
Rokia a fixé les yeux sur ce nombre pendant un long moment, ce soir-là. Elle m’a raconté avoir eu, l’espace d’une minute, l’envie de refermer la feuille et de tout oublier.
Puis elle a fait ce que font les bons comptables : elle a découpé le grand chiffre en petits chiffres.
La dernière étape — votre effort mensuel. Divisez le capital cible par le nombre d’années qu’il vous reste avant la retraite, puis par 12. Rokia, à 44 ans, a 16 ans devant elle : 34 320 000 ÷ 16 ÷ 12 ≈ 179 000 francs CFA par mois. Et avec un placement qui produit seulement 5 % par an, ce montant baisse déjà à environ 125 000 francs, grâce à la magie des intérêts composés — celle-là même qui avait fait toute la différence entre Amara et Kofi, dans un précédent article.
Ce n’est plus un mur infranchissable, à ce stade. C’est un itinéraire, avec des étapes.

Et si votre chiffre semble hors de portée ?
Peut-être qu’en refermant votre feuille tout à l’heure, le montant mensuel vous paraîtra trop élevé pour vos revenus actuels.
Ne la refermez pas pour autant. C’est précisément le moment où trois routes s’ouvrent devant vous — et vous pouvez en emprunter une, deux, ou les trois à la fois.
Vous pouvez commencer petit, maintenant, plutôt que d’attendre d’avoir « assez » — comme Aminata, qui a bâti sa maison de Thiès à partir de 3 000 francs CFA par mois dans une tontine de quartier. Vous pouvez allonger légèrement votre vie active, si votre santé le permet. Ou vous pouvez construire un revenu complémentaire, comme Wend-Yam avec ses cours particuliers ou Théophile avec ses loyers.
Un itinéraire ajusté chaque année vaut infiniment mieux qu’un itinéraire parfait qu’on ne trace jamais.
Le chiffre n’est pas une sentence. C’est une lumière.
Quelques semaines après avoir fait ce calcul, Rokia m’a confié une phrase que je garde précieusement :
« J’avais peur du chiffre. Maintenant, j’ai peur de ne plus en avoir. C’est complètement différent. »
Elle a ouvert un compte d’épargne dédié dès le lendemain. Pas avec 179 000 francs — elle a commencé avec 60 000, augmentés chaque année avec ses primes. « Ce n’est pas le chiffre parfait », dit-elle. « Mais c’est mon chiffre. Et pour la première fois, je sais où je vais. »
« Celui qui connaît la distance à parcourir marche avec assurance. Celui qui l’ignore s’épuise en doutes. » — Sagesse africaine
Votre défi de ce soir
Prenez une feuille, ce soir ou ce week-end. Suivez les cinq étapes, une par une, sans vous presser. Ne cherchez pas la précision absolue — cherchez la première estimation honnête.
Puis regardez ce chiffre en face. Non pas comme une menace, mais comme la première borne kilométrique de votre retraite paisible.
On ne prépare jamais un voyage dont on ignore la destination. Ce soir, vous venez enfin de la fixer.
Cet article vous a aidé à y voir plus clair ? Partagez-le avec quelqu’un qui, comme Rokia, connaît tous les chiffres sauf le sien. Et retrouvez tous nos conseils pratiques pour construire votre retraite, étape par étape, sur Vision-Retraite-Paisible.com