Pour avoir une joyeuse retraite, rien de tel que de penser sans cesse aux joies de la liberté.
Jacques Nteka Bokolo
Aisha et Ayodele au restaurant/Illustratif
Le soleil déclinait doucement sur Johannesburg, enveloppant la ville de ses lueurs dorées, tandis qu’un vent léger caressait les vitres d’un restaurant chic niché dans un quartier tranquille de Sandton. À une table près de la baie vitrée, deux femmes africaines, élégantes et dignes, partageaient un moment rare et précieux : une conversation sur l’avenir. Un avenir qui, pour l’une comme pour l’autre, portait un nom plein de promesses… la retraite.
Aisha, 55 ans, infirmière kényane, femme posée et rayonnante, sirotait une infusion au gingembre. À ses côtés, Ayodelé, 57 ans, Nigériane au regard vif et au rire franc, travaillant dans un supermarché, examinait avec attention le menu du soir. Leur amitié s’était tissée au fil des ans, entre engagements professionnels, activités communautaires et confidences partagées dans les couloirs de la vie.
Ce soir-là, c’est le mot retraite qui occupait le centre de la discussion. Un mot qui, selon les parcours, résonne comme un soulagement… ou une incertitude.
Le retour à la terre natale comme accomplissement
Aisha ouvrit la conversation d’une voix douce mais assurée :
— « Tu sais, Ayodelé, nous avons pris notre décision. Avec Daniel, mon mari, on rentre à Nairobi l’année prochaine. La maison est presque prête, nos investissements locatifs tournent bien, et les enfants sont enthousiastes. Il est temps de rentrer chez nous. »
Elle marqua une pause, laissant planer un silence chargé de réflexions.
— « Je ressens que mon cœur m’appelle au pays. J’ai donné tout ce que je pouvais ici, dans les hôpitaux de Johannesburg. Il est temps maintenant de vivre pour nous, pour nos enfants, et pour moi-même. »
Ayodelé l’observa, un sourire tendre aux lèvres, mais dans ses yeux brillait une pointe de mélancolie. — « Tu as de la chance, Aisha. Tu as eu la sagesse d’épargner tôt. Moi, c’est un peu différent… »
Le rêve modifié par la réalité du divorce
Ayodelé, qui avait quitté Lagos depuis près de 25 ans, raconta son histoire d’une voix plus lente, chargée d’émotions :
— « Quand je suis arrivée ici, j’avais de grands rêves. Mon mariage avec Sipho, un Sud-Africain, me semblait prometteur. Mais après le divorce, tout est devenu plus compliqué. J’ai élevé mes deux garçons presque seule. Aujourd’hui, ils sont grands, ils vivent à Durban, et j’ai deux magnifiques petits-fils. Mais mes économies sont maigres, et le Nigeria… c’est si loin maintenant. »
Elle reprit une gorgée de son jus d’hibiscus, puis poursuivit :
— « J’aurais aimé rentrer comme toi, poser mes valises à Lagos, retrouver mes sœurs, mes cousins… Mais je n’ai ni maison, ni rente. Alors je pense que je vais plutôt me lancer dans un petit commerce. Je pourrais importer des produits nigérians ici, ou vendre des articles sud-africains là-bas. Ça me permettrait de rester active et de voyager entre les deux pays. »
Deux trajectoires, deux vérités
Aisha hocha la tête avec compréhension.
— « Tu sais, Ayodelé, même si je retourne à Nairobi, ce n’est pas un adieu à l’Afrique du Sud. C’est un choix de cœur et de raison, mais cela ne gomme pas l’attachement que j’ai pour cette terre. J’ai accouché de ma dernière fille ici. J’ai vécu des moments intenses ici. Et toi, même si tu restes ici, tu fais vivre ton Nigéria à travers ce que tu proposes, ce que tu transmets à tes enfants. »
Ayodelé sourit : — « Oui, j’espère bien. Mon fils aîné adore les beignets d’akara. Il en parle souvent à ses amis sud-africains. Et puis, j’ai toujours dans mes bagages un peu de tissus ankara, des épices, des contes… Je suis un pont, en quelque sorte. »
Épargne, choix et préparation
Les deux femmes en vinrent à parler d’épargne et de gestion financière, un sujet trop souvent négligé.
Aisha expliqua :
— « Très tôt, Daniel, mon mari, et moi avons décidé de mettre de côté. On vivait modestement, mais chaque mois, une part allait dans un compte bloqué au Kenya. Puis, on a investi dans une maison, un terrain agricole, et même un petit appartement à louer à Mombasa. Aujourd’hui, je peux envisager la retraite avec sérénité. »
Ayodelé soupira :
— « Moi, j’ai appris trop tard. Au début, je vivais au jour le jour. Les dépenses, les enfants, les imprévus… Et puis, je n’étais pas bien informée. Ce n’est que ces dernières années que j’ai commencé à épargner sérieusement. Ce ne sera pas suffisant pour tout arrêter, mais peut-être pour commencer quelque chose de petit. »
Aisha posa sa main sur celle de son amie :
— « Ce n’est pas la taille du projet qui compte, mais sa sincérité. Et puis, tu es courageuse. Tu n’as pas baissé les bras. »
Une vision plurielle de la retraite
Au-delà des chiffres, la retraite était pour elles une question de sens. Pour Aisha, elle symbolisait le retour aux sources, l’harmonie retrouvée entre passé et futur :
— « Je rêve de reprendre des cours de couture avec ma sœur, de m’occuper de mon potager, de voir grandir mes petits-enfants à l’ombre des collines de Ngong. Je veux redevenir une femme de ma communauté, partager mon expérience avec les jeunes infirmières du coin. »
Pour Ayodelé, c’était une aventure à inventer :
— « Je vais peut-être vivre dans un petit logement à Pretoria. Mais si je peux faire des aller-retours au Nigeria, revoir la maison familiale, offrir à mes petits-enfants un peu de mon histoire… alors ce sera une belle retraite aussi. Je veux rester active, entreprenante, et libre. »
Des racines multiples, un espoir commun
Le repas était servi. Tandis qu’elles dégustaient un plat aux saveurs panafricaines – tilapia grillé et manioc épicé – la conversation s’allégea. Elles rirent des souvenirs d’enfance, des premières années à Johannesburg, des maladresses linguistiques, et de ces moments de solitude qu’elles avaient surmontés.
À travers leurs parcours contrastés, Aisha et Ayodelé incarnaient deux réalités du continent africain contemporain : d’une part, celle d’une femme préparée, structurée, qui retourne au pays avec un projet clair ; et, d’autre part, celle d’une battante, qui compose avec la réalité, invente des chemins nouveaux, sans renoncer à ses rêves.
Retraite, entre retour et résilience
Le soleil avait complètement disparu à l’horizon, laissant place à une nuit douce. La ville s’illuminait, symbole d’une Afrique urbaine, moderne et mouvante. Aisha et Ayodelé se levèrent, prêtes à rentrer chez elles. Mais avant cela, un dernier mot, une dernière promesse.
— « On se retrouvera à Nairobi ou à Lagos, qui sait ? », lança Aisha en riant.
— « Ou peut-être à Durban, pour goûter un peu de tout. », répondit Ayodelé, les yeux pétillants.
Elles s’étreignirent longuement. Car malgré leurs choix différents, elles savaient qu’au fond, elles étaient portées par le même moteur : l’amour de la vie, le courage des mères, et l’espoir d’un avenir digne et serein.
Et vous, chers lecteurs, que vous évoque la retraite ? Est-ce un retour à vos racines ? Une nouvelle aventure ? Ou encore un équilibre entre les deux ? Que vous soyez dans la diaspora ou sur le continent, votre expérience est unique. Partagez-la. Inspirez. Et surtout, préparez-vous… car la retraite, ce n’est pas une fin. C’est une nouvelle vie à inventer.