Celui qui se sent étranger loin de son pays de naissance risque de n’être nulle part
Jacques Nteka Bokolo

Dans un bar feutré de l’Est londonien, un parfum de houblon et de nostalgie flottait dans l’air. Ce vendredi de printemps, les tables en bois patiné accueillaient les habitués venus noyer leur fatigue ou leurs souvenirs dans une pinte bien fraîche. À l’angle de la salle, deux hommes à la barbe poivre et sel, bien mis dans leurs blazers sombres et chemises à col droit, discutaient à voix basse mais ferme. Baba, 64 ans, et Yekini, 63 ans, tous deux préretraités nigérians installés à Londres depuis plus de trois décennies, étaient en train de trancher un sujet qui les travaillait depuis des mois, voire des années : rester vivre en Angleterre ou retourner finir leurs jours au Nigeria, leur terre natale ?
La question du retour : rêve ou mirage ?
« Frère, il fut un temps où je pensais que dès que je prendrais ma retraite, je rentrerais immédiatement à Abeokuta, » confie Baba en caressant d’un doigt le rebord de son verre. « Mais la réalité m’a vite rattrapé. »
Son regard se perd un instant à travers la vitre embuée du bar. Il y a de la tristesse, mais aussi de la lucidité. Baba, comme tant d’autres Africains ayant bâti leur vie en Europe, avait longtemps idéalisé un retour paisible sous le soleil brûlant de son enfance. Mais entre le rêve et la réalité, il y a souvent un gouffre, et dans son cas, ce gouffre portait un nom : l’insécurité sociale.
« Je n’ai rien contre mon pays. J’en suis fier. Mais comment pourrais-je supporter les coupures d’électricité quotidiennes après tant d’années de confort ici ? » lance-t-il, un brin amer. « Et puis, on ne peut pas ignorer les vols, les agressions et la roublardise. Tu construis une maison, et il faut encore la protéger comme une forteresse. Même entre frères, la confiance s’effrite. »
Une approbation silencieuse… puis des vérités économiques
Yekini hoche la tête. Il n’a rien à redire sur ce que Baba vient d’énoncer. Lui aussi a connu ce dilemme, ce tiraillement profond entre deux identités, deux patries. Mais il ajoute une autre couche, celle de l’économie du retour, souvent tue mais terriblement pesante.
« Tu sais, Baba, j’ai essayé de monter une petite entreprise là-bas il y a cinq ans. Un commerce de matériaux de construction à Lagos. J’ai investi près de 20 000 livres. » Il marque une pause, puis lâche dans un souffle : « Tout est parti en fumée. Mauvaise gestion. Collaborateurs malhonnêtes. Et surtout, des membres de la famille toujours à la recherche de soutien financier. »
Il n’y a ni amertume ni colère dans sa voix. Juste une grande fatigue, celle de celui qui a trop donné sans retour. « Quand tu rentres au pays après des années passées en Europe, les gens pensent que tu roules sur l’or. Ils ne comprennent pas les sacrifices, les loyers londoniens, les impôts, l’hiver senti dans les os. »
Yekini évoque aussi la jalousie, une force invisible mais redoutable. « Tu rentres avec ta voiture importée, tes vêtements européens, et déjà tu es vu comme un étranger, un “sell-out”. Même tes réussites deviennent des sources d’animosité. »
L’ambivalence d’un cœur partagé
Pourtant, malgré tout cela, les deux amis ne peuvent cacher une profonde mélancolie. Ce qu’ils regrettent tous les deux, ce n’est pas seulement le pays, mais la chaleur humaine, la solidarité communautaire, les saluts du voisin, les repas improvisés entre amis, le rire d’un inconnu dans un taxi collectif.
« Ici, à Londres, tout est efficace, certes, mais est-ce humain ? » s’interroge Baba. « Même nos enfants sont devenus trop pressés. Les voisins ne se saluent presque plus. Et nous, les vieux, on devient invisibles. »
Ils évoquent aussi la beauté de leur pays : les couchers de soleil sur le fleuve Niger, les festivals colorés, les odeurs d’épices qui planent dans les marchés animés. « Rien de tout cela ne s’efface, même après trente ans. C’est là, gravé dans la mémoire comme une chanson d’enfance », ajoute Yekini avec un sourire doux.
Les pré-retraités prennent une décision pragmatique
Mais malgré ce regret partagé, les deux amis sont d’accord : ils ne rentreront pas vivre au Nigeria à temps plein.
« On est trop fatigués pour recommencer. Ici, j’ai mon médecin, mes repères, ma pension qui tombera à date fixe, » justifie Baba. « Et surtout, mes enfants sont ici. Mes petits-enfants aussi. Je ne veux pas qu’on m’enterre loin d’eux. »
Yekini, lui, parle de dignité. « Là-bas, tu peux avoir tout donné, mais on t’oublie vite. Ici, au moins, il y a une structure. Et même si ce n’est pas la vie de famille africaine, on garde un lien grâce aux technologies, aux visites. »
Mais pour apaiser leur cœur, ils ont trouvé un compromis : des vacances régulières au Nigeria, ou dans d’autres pays africains. « On y passera un ou deux mois par an. On prendra part aux fêtes, on saluera les anciens, on sentira à nouveau l’Afrique sur notre peau. Mais on reviendra ici, à Londres, là où la vie est devenue plus simple, malgré tout. »
La sagesse d’un choix assumé
Le débat de Baba et Yekini est celui de toute une génération d’Africains de la diaspora, arrivés jeunes en Europe, portés par l’élan d’une vie meilleure, mais jamais totalement déracinés. Le rêve du retour, aussi noble soit-il, s’entrechoque souvent avec les réalités du terrain. Et lorsque la sécurité, la santé, la stabilité économique et le lien familial entrent dans l’équation, le retour devient parfois un luxe, voire un risque.
Mais cette discussion dans un pub londonien n’est pas triste. Elle est lucide, sereine, honnête. Les deux amis ont décidé de ne pas se mentir, ni à eux-mêmes, ni à leur entourage. Ils savent qu’ils auraient aimé vieillir là où tout a commencé. Mais ils choisissent d’assurer leur paix là où tout est plus stable. Et c’est cela, au fond, la vraie sagesse : faire la paix avec son choix.
Et vous, qu’en pensez-vous ?
Lecteurs, lectrices, la décision de Baba et Yekini vous interpelle-t-elle ? Pensez-vous qu’ils ont eu raison de rester en Angleterre malgré leur attachement profond à l’Afrique ? Si vous étiez à leur place, auriez-vous choisi la stabilité de l’Occident ou les souvenirs et la chaleur du continent africain ?
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