La vraie nouveauté nait toujours dans le retour aux sources
Edgar Morin

Deux Africaines, deux visions de la retraite à Madrid
Il est 10 heures 15 ce jeudi matin, dans un petit café discret du quartier Lavapiés de Madrid. Le soleil espagnol, généreux pour un mois d’avril, filtre à travers la verrière. Cet astre hispanique caresse les tables en bois brut et réchauffe les visages des occupants du lieu.
Autour d’un café fumant et de quelques churros partagés sans culpabilité (eh oui, la retraite, c’est aussi ça), deux femmes africaines rayonnent de vie : Dado, 65 ans, Togolaise, et Salimata, 66 ans, Ivoirienne.
Elles sont amies de longue date. Le genre d’amitié forgée dans les combats de l’immigration, les souvenirs partagés entre boubous colorés et tailleurs européens, les éclats de rires en dioula, en mina ou en français, parfois même dans un espagnol mâtiné d’Afrique. Ce matin, elles discutent de cette nouvelle étape de leur vie : la retraite.
Et comme souvent à cette période charnière, deux visions s’opposent, sans s’affronter.
« Je reste ici, à Madrid. C’est ici que j’ai bâti ma vie. »
Dado a ce regard calme des femmes qui ont traversé bien des choses. Arrivée à Madrid dans les années 80 pour ses études, elle n’est jamais repartie. Elle a rencontré Juan, son mari espagnol, au détour d’un stage universitaire. De ce mariage sont nés trois enfants, aujourd’hui adultes. Deux sont mariés, l’un vit à Valence, l’autre, une fille, à Madrid même. Le troisième, globe-trotteur dans l’âme, vient de repartir pour une mission humanitaire au Pérou.
« Tu sais, Salimata, moi je ne peux pas partir, » dit-elle en remuant doucement son café. « Ici, j’ai tout construit. Mon couple, ma carrière dans la fonction publique espagnole, mes enfants. »
Et quand Salimata lui demande si l’Afrique ne lui manque pas, Dado sourit.
« Bien sûr que le Togo me manque. Mais pas autant que mes petits-enfants me manqueraient si je partais. Je veux être là pour eux, les voir grandir, les gâter, leur transmettre un peu de moi. Et puis Juan, mon homme, … tu imagines ? Le vieux, dans la chaleur de Lomé ? Il ne tiendrait pas deux semaines, le pauvre. »
Elle rit franchement, comme si elle voyait déjà son mari en train de se battre avec un moustique togolais.
Pour elle, la retraite est synonyme de sérénité. Un rythme paisible dans une ville qu’elle connaît par cœur. En prévision de cette fascinante vie, elle s’est inscrite à des cours de danse latine pour seniors. Elle fait du bénévolat dans une association de femmes migrantes, et elle profite de chaque jour en passant du bon temps avec son cercle familial.
« Je n’ai pas envie de me réinventer. J’ai envie de savourer. Et ici, j’ai tout ce qu’il me faut pour le faire. »
« Je retourne en Côte d’Ivoire. Ma vraie place est là-bas. »
Salimata, elle, a une autre flamme dans les yeux. Celle du retour au pays. Celle du recommencement. Celle de la reconquête.
Elle a travaillé dans la grande distribution en Espagne pendant plus de trente ans. Son mari, Ivoirien comme elle, l’a toujours soutenue dans les moments difficiles. Ensemble, ils ont mis de côté de l’argent pour une retraite heureuse. Ils ont investi dans une maison à Grand-Bassam et monté un petit commerce d’exportation de produits artisanaux africains vers l’Europe.
« Dado, ma sœur, moi je sens que c’est le moment. J’ai trop donné à l’Europe. Il est temps que je redonne à mon pays, qui m’a vue naitre . »
Son projet est clair : retourner vivre en Côte d’Ivoire avec son mari, faire grandir leur commerce, former des jeunes à l’artisanat, et surtout… revivre la chaleur de la vie communautaire africaine.
« Ici, en Europe, tout est réglé, chronométré, individualiste. Là-bas, c’est bruyant, c’est désordonné, mais c’est vivant ! Les voisins qui passent sans prévenir, les rires dans la cour, les palabres sous les manguiers… C’est ça, la vraie retraite pour moi. Un tel environnement entretient bien la vie »
Elle évoque avec enthousiasme les marchés colorés d’Abidjan, les odeurs de poisson braisé, d’aloco, d’attiéké, les conversations animées entre femmes du quartier, et la satisfaction de contribuer, même modestement, à l’économie locale.
Deux amies, deux choix, une même sagesse
Dado et Salimata ont des visions très différentes de la retraite. Mais elles partagent une chose : la liberté de choisir. Aucune ne juge l’autre. Au contraire, elles s’enrichissent mutuellement.
Dado admire la détermination de Salimata.« Tu as toujours été une battante. Ton énergie est contagieuse. »
Salimata, elle, voit en Dado une sagesse tranquille : « Tu sais te poser, prendre le temps d’analyser et agir. Moi, je suis encore un peu dans la course. »
Et si leurs chemins de retraite divergent, c’est parce qu’ils ont été façonnés par leurs histoires, leurs attaches, leurs rêves.
« L’important, » dit Dado en se levant, « c’est de rester fidèle à ce qu’on ressent profondément. »
Salimata hoche la tête. « Exactement. Et surtout, d’être utile, là où on se sent chez soi. »
Elles s’embrassent, promettent de se revoir. Peut-être que Dado viendra passer quelques semaines à Grand-Bassam. Peut-être que Salimata reviendra un jour fêter Noël en Espagne avec ses petits-enfants nés ici. Tant la vie nous réserve des surprises !
Car la retraite, ce n’est pas une fin. C’est un nouveau chapitre, avec d’autres pages à écrire, et la liberté d’en choisir les mots.
Qu’en pensez-vous ?
Alors, chère lectrice, cher lecteur, après avoir écouté ces deux femmes inspirantes, une question se pose :
Laquelle a raison ? Dado, qui choisit la stabilité, la proximité de ses enfants, et le confort européen ? Ou Salimata, qui retourne aux racines, pour entreprendre et contribuer à la vie locale de son pays d’origine ?
Dites-le-moi en commentaire : quel choix vous parle le plus ? Et si vous étiez à leur place, que feriez-vous ?
La retraite n’est plus ce long fleuve tranquille d’autrefois. Aujourd’hui, elle peut être un tremplin vers une vie choisie, épanouie, pleine de sens.
À vous maintenant de tracer votre chemin